Ultragauche, extrême-gauche, gauche radicale : quelles différences ?
Ces notions sont souvent manipulées dans les médias. Mais quelles sens ont-elles ?
La notion d’ultragauche
La notion d’ultra-gauche renvoie historiquement à un courant qui se situe à la gauche du léninisme (Bourseiller C. (2003). Histoire générale de l’ultra-gauche. Denoel.). L’ultra-gauche (ou ce que Lénine appelle les gauchistes) se caractérise, tant par son refus du jeu parlementaire des partis politiques que des organisations syndicales. Depuis la deuxième moitié des années 1970, l’ultra-gauche tend à être incarnée par la mouvance autonome. L’autonomie trouve son origine en Italie, mais a par la suite a connue également des ramifications en France.
Du fait que l’ultra-gauche refuse à la fois le parlementarisme et le syndicalisme, elle a été peu à peu conduite, en particulier sous l’influence de l’autonomie, à se tourner vers une conception émeutière et insurrectionnelle de la Révolution (alors qu’initialement son modèle était celui des Conseils ouvriers). De manière générale, les mouvements autonomes se sont inspirés des méthodes de guérilla urbaine développées durant les années 1970 en Amérique latine. Ces pratiques comprennent des actions illégales, de la violence contre les biens et les personnes.
Pour illustrer cette distinction entre l’ulta-gauche et extrême-gauche, il est possible de prendre le cas de l’organisation ORA – Organisation révolutionnaire anarchiste qui se scinde en deux organisations en 1976 : L’OCL – organisation communiste libertaire – se rapproche de l’autonomie et l’UTCL – Union des travailleurs communistes libertaires – se rattache selon Bourseiller plutôt à l’extrême-gauche qu’à l’ultra-gauche. Les militants de cette deuxième organisation, en effet, s’investisse dans le syndicalisme comme d’autres organisations d’extrême-gauche.
Plus récemment la notion d’ultragauche est devenue une catégorie policière à partir de la création de la notion d’ultradroite : « La notion d’ultra-droite apparaît au milieu des années 1990, quand la réforme des renseignements généraux leur interdit d’enquêter sur les partis politiques : cette notion, en séparant les activistes et les potentiels terroristes de l’extrême droite légaliste et électoraliste, a permis aux services de renseignement de poursuivre leur activité de surveillance. La même logique a conduit à l’adoption du terme d’ultra-gauche : comme l’indique la DGSI sur son site internet, ce service « ne s’intéresse pas à l’extrême droite et l’extrême gauche, qui sont des courants politiques sur le suivi desquels les services de renseignement n’ont aucune compétence. » (Assemblée nationale, Rapport sur l'activisme violent (2023)
Le rapport ajoute : « À grands traits, l’ultra-droite se situe dans le registre de l’agression contre les personnes, tandis que l’ultra-gauche est dans celui de l’affrontement et des attaques contre les biens. La première pose ainsi un problème de sécurité individuelle, la seconde de désordre collectif ». (2023)
Sur le plan juridique, il faut comprendre où se trouve la ligne de fracture dans le droit. La ligne de fracture ne se situe pas entre légalité et illégalité. En effet, le droit international reconnaît que la désobéissance civile non-violente peut constituer une continuation de la liberté d’expression.
La ligne de fracture se situe donc entre violence et non-violence dans le droit, et pas seulement entre légalité et illégalité. La violence désigne non seulement la violence à l’égard des personnes (les agressions physiques), mais également à l’égard des biens (le vandalisme), sauf s’il s’agit d’une dégradation légère et réversible. Par exemple, s’il s’agit d’un jet de peinture lavable sur une surface, cela peut être considéré comme une action de désobéissance civile non-violente.
La notion d’extrême-gauche
Historiquement, l’extrême-gauche désigne des courants marxistes ou anarchistes que l’on situait à gauche du PCF. Il s’agit principalement d’une part des courants trotskistes et d’autre part du courant syndicaliste révolutionnaire. Le deux courants soutiennent tous les deux une stratégie par la grève générale . Mais cette grève est insurrectionnelle pour les trotkistes, tandis qu’elle est expropriatrice pour les syndicalistes révolutionnaires.
Il faut noter que les anarchistes comme on l’a vu sont en réalité divisé entre une tendance d’extrême-gauche (syndicaliste : soit syndicaliste révolutionnaire, soit anarcho-syndicaliste) et une tendance ultra-gauche (les anarchistes autonomes).
Le théoricien trotskiste Ernest Mendel explique la divergence qui oppose les léninistes et les syndicalistes révolutionnaires dans son texte La Grève générale : « Les marxistes ont fait à ce moment-là aux thèses anarcho-syndicalistes une critique qui maintient une partie de vérité et que nous ne sommes pas prêts à abandonner. La partie essentielle de vérité de la critique marxiste de cette thèse de la grève générale syndicaliste-révolutionnaire est qu’elle sous-estime le problème du pouvoir politique et qu’ elle croit qu’il suffit à la classe ouvrière d’arrêter le travail sur le plan économique et de reprendre la direction des entreprises sous son propre guide au niveau de la vie économique pour que la société bourgeoise s’effondre. Il y a sous-estimation grave, catastrophique même, du problème de l’État, du problème du gouvernement, du problème de l’ armement, de la nécessaire transformation de la grève générale en une insurrection. Toute cette partie-là de la critique marxiste de la vieille thèse de la grève générale reste évidemment juste : une grève générale ne suffit pas pour renverser le système capitaliste. »
Pour les syndicalistes révolutionnaires, il s'agit après la grève générale, d'auto-gérer la production. La survie de l'Etat et de son appareil repressif est conditionné par l'appareil de production. Ils ne pourront pas résister si les travailleurs contrôlent la production. Pour les léninistes, il s'agit de s'emparer de l'appareil d'Etat et de son appareil répressif ce qui suppose un coup d'Etat.
Les deux courants – léninistes et syndicalistes révolutionnaires – sont des courants anti-capitalistes et révolutionnaires en ce qu’ils remettent en cause la propriété privé des moyens de production. En cela, ils impliquent une rupture avec le capitalisme et la démocratie libérale.
En revanche, sur la question du recours à la violence, la divergence entre grève générale insurrectionnelle et grève générale expropriatrice montre que cette question de la violence n’est pas clairement tranchée dans l’extrême-gauche. Ainsi l’anarchiste syndicaliste Fernand Pelloutier écrivait : la grève générale expropriatrice « sera un mouvement, sinon violent, du moins actif, tendant à annihiler la résistance du capitalisme et de ses moyens de coercition : pour cela, il évitera de prendre la forme d'une insurrection, trop facilement réductible militairement ».
Ce qui semble clair, c’est le rapport de l’extrême-gauche à la violence contre les biens puisque le syndicalisme révolutionnaire pouvait appuyer le sabotage (voir la brochure du militant anarchiste et syndicaliste Emile Pouget). Mais, en ce qui concerne la violence contre les personnes, il peut y avoir une divergence entre une violence offensive et une violence purement défensive.
De manière générale, dans le contexte actuel, l’extrême-gauche est légaliste car le droit de grève est reconnu légalement. Or, elle vise un processus révolutionnaire par la grève générale. Ce n’est que dans le cadre d’un processus d’action de masse, que la violence, contre les biens, voire contre les personnes dans un cadre de défense de la Révolution, est généralement posée.
Certains affirment que cette conception de l’extrême-gauche n’aurait plus de sens aujourd’hui, qu’il faudrait faire évoluer la définition de l’extrême-gauche. Le vrai problème n’est pas l’effondrement de l’URSS pour définir l’extrême-gauche et la perte d’influence du PCF, le vrai critère est celui de la place de la stratégie révolutionnaire centrée sur la grève générale. Ce qui s’est affaibli ces dernières années, c’est la capacité du mouvement syndical à pouvoir provoquer une grève générale. Or la stratégie révolutionnaire classique de l’extrême-gauche repose sur la grève générale.
C’est ce qui peut expliquer que d’autres stratégies d’action sont l’objet d’une certaine attraction actuellement : le sabotage et l’émeute dans l’ultragauche d’une part et d’autre part la désobéissance civile non-violente dans la gauche radicale. Elles peuvent apparaître comme des alternatives dans une lecture qui ne considérerait plus les lieux de travail comme centraux.
La gauche radicale
La gauche radicale se distingue de l’extrême-gauche par le fait qu’elle ne poursuit pas comme objectif une rupture radicale avec le capitalisme qui se traduirait par l’abolition de la propriété privée des moyens de production. On peut considérer la gauche radicale, par rapport à l’ultra-gauche et à l’extrême-gauche, comme ayant recours à des tactiques d’action non-violentes pouvant inclure la désobéissance civile.
On peut, pour comprendre cette ligne de fracture, s’appuyer sur l’analyse d’Etienne Balibar, qui est un des philosophes qui a théorisé la notion de démocratie radicale : « Le philosophe Etienne Balibar (2004) a distingué l’usage de la désobéissance civile non-violente, qui serait plutôt une caractéristique des luttes dans les régimes démocratiques, du recours à la violence contre les personnes qui serait plutôt une réaction à des régimes autoritaires : « Et d'autres historiens ont fait aussi remarquer (ce que Gandhi lui-même a reconnu, quand il en a touché les limites), que la stratégie de « désobéissance civile non-violente » est au contraire rendue possible par le fait que le mouvement de masse trouve en face de lui un Etat de droit (rule of law) qui n'est pas de simple fiction, c'est-à-dire en particulier où existent des traditions fortes de garantie des libertés individuelles, ce qui est le cas notamment dans la tradition anglo-américaine entre certaines limites. ».
Donc, cela indique que dans une démocratie (quelque soit sa forme car il peut exister plusieurs formes de démocratie et pas seulement la démocratie représentative libérale), l’espace civique doit pouvoir constituer un contre-pouvoir et avoir la possibilité de s’opposer au pouvoir légal. Quand ce n’est plus le cas se pose alors la question du recours à la violence (D’Arcy, Le langage des sans voix, Ecosociété, 2016).
La gauche radicale se divise en deux gauches qui ne sont pas entièrement étanches, mais qui doivent être disjointes : la gauche radicale de parti et la gauche radicale de mouvement. Cette dernière se distingue de la gauche de mouvement d’extrême-gauche. Cette dernière vise à déclencher un processus révolutionnaire par la grève générale, ce qui n’est pas nécessairement le cas de la gauche radicale de mouvement.
La gauche radicale de parti tend à poursuivre une stratégie de prise de pouvoir par les urnes et peut viser un processus constituant avec un changement de Constitution.
La gauche de mouvement, de son côté, doit toujours être indépendante des partis politiques y compris tant de ceux de la gauche radicale que de ceux de l’extrême-gauche. La gauche de mouvement doit constituer un contre-pouvoir par rapport aux pouvoirs politiques institués. Les organisations syndicales, mais aussi certaines associations, incarnent cette gauche de mouvement au sein de l’espace civique.
Les confusions des libéraux
Beaucoup de libéraux tendent à commettre des erreurs d’analyse concernant la gauche radicale. On appellera ici libéraux des personnes qui pensent que la démocratie se caractérise par la démocratie délibérative représentative.
Pour ceux-ci, l’action politique se limite à la participation politique conventionnelle : l’élection de représentants et la délibération. L’objectif de la politique est le consensus.
La gauche radicale, et donc la conception radicale de la démocratie, considère que le conflit et le dissensus sont des caractéristiques centrales de l’action politique. Le conflit ici n’implique pas nécessairement l’action violente, elle peut passer par l’action non-violente. Le droit reconnaît cette place de l’action politique non-conventionnelle avec des pratiques telles que la pétition, la manifestation ou la grève. La grève est d’ailleurs souvent qualifiée de « conflit social ».
Les libéraux de part leur conception de la politique tendent à confondre conflit et violence. Or la gauche radicale se caractérise par l’action conflictuelle non-violente. Cette confusion entre conflit et violence tend à ce que les libéraux peuvent avoir des difficultés à accepter le rôle de contre-pouvoir de l’espace civique. Ce qui peut conduire à une forme de libéralisme autoritaire.
Conclusion :
Confondre extrême-gauche et gauche radicale conduit à rejeter de manière discutable une conception de la démocratie compatible avec les institutions actuelles. Il s’agit en particulier d’une conception qui est caractérisée par l’importance accordée à l’espace civique, aux contre-pouvoirs et à différentes formes de participation politiques non-conventionnelles, certes conflictuelles, mais non-violentes.