ACD : Une sociologie pour notre époque

 


Corpus: Pleyers, G. (2026). Une sociologie pour notre époque. Socio-logos. Revue de l'association française de sociologie, (22).


Objectif de l’analyse : Comment cette tribune construit une pédagogie publique (Giroux, 2004) de la sociologie ?


Méthode : Analyse critique du discours (Altidor, 2021).


Contexte socio-discursif :


La tribune se présente comme rédigée par G. Pleyers est Professeur, Maitre de recherche au FNRS en Belgique. Son orientation sociologique théorique est plutôt tourainienne. Il travaille sur les mouvements sociaux. La signature du texte, comme marque de légitimité institutionnelle, indique Président de l’association internationale de sociologie. Le texte est suivi des premiers signataires accompagnés des statuts académiques institutionnels des auteurs, parmi eux plusieurs anciens présidents de l’association. Parmi eux, trois femmes semble-t-il. Sur son site Internet l’ISA précise : «L'objectif de l'ISA est de représenter les sociologues du monde entier, quelle que soit leur école de pensée, leurs approches scientifiques ou leurs opinions idéologiques, et de faire progresser les connaissances sociologiques à travers le monde. Ses membres viennent de 126 pays. »  Le texte a été proclamé à Rabat (Maroc) lors du congrès de l’ISA en 2025, puis traduit en Français.

La publication de la tribune dans une revue centrale de la sociologie française indique que le public visé est plutôt celui de la sociologie académique. La structure particulière du texte tant par la disposition particulière du texte que par les nombreuses anaphores fait penser plutôt à un manifeste qu’à une tribune classique.


Analyse :


« À l’heure où les dirigeants de nombreux pays encouragent la méfiance à l’égard de la science et où les attaques contre les sciences sociales se multiplient ;

À l’heure où les fake news circulent plus largement et avec plus d’impact que les analyses fondées sur de solides recherches ;

À l’heure où de nombreux responsables politiques diffusent des discours de haine et refusent le droit à une citoyenneté pleine et entière à une partie de la population de leur pays ;

À l’heure où la déshumanisation de catégories entières d’êtres humains redevient une stratégie répandue de conquête et de consolidation du pouvoir ;

À l’heure où les preuves scientifiques sont niées pour ne pas reconnaître les urgences environnementales et sociétales systémiques ;

À l’heure où les États répriment ceux et celles qui dénoncent un génocide, les violences et le racisme systémiques ;

À l’heure où une concentration sans précédent de richesse permet à une poignée de multimillionnaires de contrôler les médias et les réseaux sociaux ;

À l’heure où l’humanité est confrontée à des crises globales interconnectées qui détermineront la vie des générations futures ;

À l’heure où la liberté académique est menacée, même dans des démocraties établies ; »


La tribune commence par une anaphore (« A l’heure où ») qui est répété 9 fois au début de chaque phrase. Cette première partie de la tribune dresse un état des lieux en proposant un certain cadrage de la réalité sociale marquée par plusieurs problèmes sociaux à l’échelle planétaire. Quatre énoncés concernent les sciences et la recherche : les deux premiers, le cinquième et le dernier. Les autres énoncés listent plusieurs problèmes sans que l’on distingue une logique particulière dans l’agencement des énoncés : discours de haine, atteintes aux droits, déshumanisation, environnement, concentration des richesses, génocide… La dernière phrase porte sur la liberté académique et donc annonce plus spécifiquement les prises positions qui suivent.


La première partie du texte relève donc d’une pédagogie publique implicite. Il y a certes un enseignement informel, mais celui-ci n’est pas explicitement présenté comme tel. L’objectif est ici de produire un certain cadrage de la réalité sociale mondiale et donc de faire adhérer le lecteur à une certaine interprétation de la réalité présentée comme une évidence, comme un simple rappel de faits qui feraient consensus. Même si en réalité, la référence à « un génocide » (sous-entendu du peuple palestinien), l’usage de termes comme « racisme systémiques » situe déjà le propos. Cela montre que ce qui suit s’adresse à un public qui partage déjà les constats énoncés au-dessus.


« Nous considérons que les interventions critiques des chercheurs en sciences sociales sont plus essentielles que jamais. 


Et nous réaffirmons les valeurs et les engagements qui sont au cœur de notre travail de chercheurs, d’éducateurs et d’intellectuels publics. 


Nous défendons :


Une sociologie rigoureuse basée sur des faits et des analyses, qui rejette les récits simplistes et ne nie pas la complexité du monde ;

Une sociologie indépendante, qui nous rappelle que les paroles des puissants ne sont pas toujours la vérité et qu’un mensonge répété mille fois reste un mensonge ;

Une sociologie critique, qui dénonce les inégalités croissantes et interroge le mythe du self-made-man et de la masculinité alpha et questionne la valorisation simpliste des marchés et de l’hyper-consommation ;

Une sociologie publique qui intervient dans les débats de société, non pas du haut du piédestal d’une prétendue supériorité intellectuelle mais en dialogue avec celles et ceux qui veulent transformer la société et défendre le bien commun ;

Une sociologie générale, qui résiste aux risques de l’hyperspécialisation et de la fragmentation et cherche à répondre aux questions urgentes de notre époque ;

Une sociologie globale, qui apprend des chercheurs et des acteurs sociaux des différentes parties du monde pour comprendre et relever les défis du xxie siècle, et qui contribue à renforcer la conscience d’une commune humanité.


Nous affirmons que les sciences sociales et la liberté académique sont intrinsèques à la démocratie et doivent être protégées et défendues.


Nous estimons qu’un débat public éclairé, historiquement fondé et sociologiquement pertinent est essentiel pour comprendre et surmonter les crises de notre époque.


Nous sommes convaincus que la sociologie nous aide non seulement à comprendre le monde, mais aussi à construire un avenir plus juste, habitable, pacifique et durable. »


La deuxième partie quitte le style impersonnel de la première partie du texte en recourant au « nous ». La deuxième partie du texte constitue une prise de position. Elle est composée de trois blocs. Le premier est composé de deux phrases commençant par nous. Le deuxième est composé d’un début de phrase qui commence par « nous », puis suivie de phrase commençant par la répétition du substantif « La sociologie ». Le troisième bloc est de nouveau constitué par trois phrases commençant par nous.


Le premier bloc situe les auteurs comme des chercheurs, des éducateurs et des intellectuels publics, plutôt que comme spécifiquement des sociologues. Le but ici est d’insérer les signataires dans une communauté beaucoup plus vaste.


Le deuxième bloc met en avant ce que les signataires du texte défendent. Le terme sociologie qui commence chaque phrase de ce bloc de texte est systématiquement suivie d’un adjectif qualificatif. Cela conduit à défendre une certaine conception de la sociologie : « rigoureuse », « indépendante », « critique », « publique », « générale », « globale ». Le texte va donc au-delà d’un simple appel à la défense de la science (à la différence par exemple de Stand Up for Science). Il s’agit de défendre une certaine conception épistémologique et théorique de la sociologie.


Le troisième bloc de texte se présente comme une défense du rôle des sciences sociales et plus particulièrement de la sociologie dans l’espace public et en particulier les démocraties libérales en mettant en avant l’utilité sociale de la sociologie.


Le texte se situe donc dans une pédagogie publique implicite de la conceptualisation. Il s’agit à travers ce texte de défendre dans l’espace public une certaine conception de la sociologie.


« À l’heure de la dévastation de la nature, du retour des guerres, de la montée des inégalités et de la haine, la sociologie est un outil indispensable pour vivre ensemble sur une planète limitée. »


La dernière phrase de la tribune écrite cette fois dans un style impersonnel clôt le texte en insistant sur la responsabilité sociale de la recherche sociologique relativement aux enjeux écologiques.


Synthèse :


Ce texte relève plutôt d’une pédagogie critique académique que d’une pédagogie publique libératrice (Freire, 1968) qui vise une synthèse culturelle entre savoirs théoriques et savoirs d’expérience. La dimension de pédagogie critique est apparente à plusieurs reprises tels que le recours à des notions des études critiques (comme racisme systémique, inégalités, concentration des richesses), mais également à la manière dont le rôle du savant est pensé comme intellectuel public.




Rabat, 6 juillet 2025

Geoffrey Pleyers, Président de l’Association internationale de sociologie (ISA)


Premières signatures :


Kaja Gadowska, President of the European Sociological Association (ESA)

Pablo Vommaro, Executive Director of the Latin American Council for Social Sciences (CLACSO)

Karina Batthyanny, Executive Director (2019-2025) of the Latin American Council for Social Sciences (CLACSO)

Jesus Diaz, President of the Latin American Sociological Association (ALAS)

Breno Bringel, Vice-President of the Latin American Sociological Association (ALAS)

Sari Hanafi, President of the International Sociological Association 2018-2023

Margaret Abraham, President of the International Sociological Association 2014-2018

Michel Wieviorka, President of the International Sociological Association 2006-2010


L’association internationale de sociologie continue de recueillir les signatures de chercheuses et chercheurs qui soutiennent ce texte sur ce site.

Posts les plus consultés de ce blog

Comment l’éducation populaire peut-elle lutter contre l’extrême-droite ? (et comment reconnaître l’extrême-droite?)

Actualité : « Débureaucratisation »

Didactique philosophique de la pédagogie publique