Analyse du critique du discours de la tribune de Stand Up for Science du 03 mars 2026.

 


Objectif de l’analyse : Comment dans cette tribune met en œuvre une pédagogie publique de la sensibilisation relativement à la liberté de la recherche scientifique ? Dans quelle mesure relève-t-elle d’une pédagogie publique à visée émancipatrice ? En effet, une tribune est un texte qui peut avoir différentes fonctions. La tribune de Stand Up For science vise à construire la défense de la science comme un problème public et à sensibiliser le grand public cultivé aux dangers qui menaceraient la recherche scientifique avec le retour au pouvoir de D. Trump.


Méthode : La méthode repose sur l’analyse critique du discours multiréférentielle (ACDM). Elle repose sur une analyse de cas. La méthode repose sur une analyse linéaire qualitative approfondie de la tribune, cela afin d’identifier les différents type de discours qui sont utilisés.


1. Contexte socio-discursif :


La tribune a été publiée le 03 mars 2026 par le journal Libération par Stand Up for Science France. Le collectif a été crée en 2025 dans le sillage de Stand Up for Science USA. Cela fait suite au retour au pouvoir de D. Trump qui s’est traduit par différentes attaques contre les sciences, comme l’ interdiction de certains mots dans les appels à recherche ou la suppression de données publiques de recherche. Ces attaques ont porté en particulier contre les travaux de recherches liés aux sciences de la durabilité. L’objectif de Stand Up for Science est de constituer un espace de mobilisation de la défense de la science.


2. Analyse critique du discours linéaire :


Titre de la tribune : “Sciences en état de siège : anatomie d’un désastre”


Le titre relève d’un registre littéraire. Il est expressif et s’appuie sur un vocabulaire imagé « état de siège » ou alarmiste « désastre ». Il vise à alerter le public et à le mobiliser. En effet, l’objectif de la tribune est d’appeler à une mobilisation. De ce fait, la tribune participe d’une pédagogie de la sensibilisation. Elle est publiée sur Libération pour appeler à un rassemblement et une conférence de presse le vendredi 06 mars au Collège de France. Après sa publication, elle est relayée dans les réseaux sociaux et les citoyens et citoyennes sont appelées à la signer indépendamment de leur


Discours d’exhortation : « Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’université et la recherche scientifique américaines chancellent sous les assauts conjugués d’une purge idéologique et d’une asphyxie budgétaire. La saignée, d’une ampleur inédite, est vertigineuse. »


La tribune débute par une phrase chargée en effets littéraires par l’utilisation d’un vocabulaire imagé : « chanceller », « assauts », « purge », « asphyxie », « inédit », « vertigineux », . L’objectif est d’alerter le public par des effets rhétoriques. Cet effet émotif est sensé favorisé l’entrée dans l’action.


Discours informatif : « 7 800 contrats de recherche ont été supprimés dès février 2025 [1]. En un an, 25 000 scientifiques et personnels techniques ont dû quitter les agences fédérales, soit un cinquième des effectifs totaux [2]. Le secteur stratégique des STEM (sciences, technologies, ingénierie, mathématiques) a perdu, à lui seul, plus de 4 200 agents fédéraux titulaires du doctorat [3]. Aucune institution n’est épargnée : la National Science Foundation (NSF) a été amputée de 40 % de ses experts [4], tandis que les National Institutes of Health (NIH) enregistrent plus de 1 100 départs [5]. »


La suite de la tribune contraste au contraire par le fait qu’elle s’appuie sur une liste de chiffres sourcés qui viennent appuyé les premières affirmations. La tribune relève ici d’une pédagogie publique plus explicite. Le texte fournit aux lecteurs des chiffres qui proviennent de statistique publique ou d’une collecte effectuée par une revue scientifique.


Discours interprétatif : « Au-delà de l’effet de sidération, il s’agit d’une entreprise méthodique de démantèlement de la recherche. Théorisée par Russell Vought, directeur du Bureau de la gestion et du budget, et consignée dans le « Projet 2025 » du lobby national-conservateur The Heritage Foundation, cette stratégie de la terre brûlée assume son objectif : « traumatiser » les fonctionnaires fédéraux pour précipiter leur démission. »


La tribune prend le parti de proposer une interprétation des faits reposant sur l’idée que le gouvernement Trump se serait donné pour mission d’appliquer le « Projet 2025 ». L’idée de « traumatiser » pour « précipiter leur démission » renvoie implicitement à la théorie du choc mis à jour par la journaliste Noémie Klein.


Passage qui mêle un discours émotionnel et un discours informatif : «  Les thématiques sacrifiées dessinent les contours d’une hostilité idéologique ciblée. La santé publique paie ainsi le prix du retrait américain de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), avec un budget amputé de 18 %, entravant aussi bien la lutte contre les maladies infectieuses que la recherche sur l’hésitation vaccinale [6]. Parallèlement, l’abrogation, le 12 février 2026, de l’Endangerment Finding, socle de la régulation des gaz à effet de serre, [7] s’est accompagnée d’une purge documentaire à la Nasa, prélude au retour du mot d’ordre extractiviste : « Drill, baby, drill ! ». Quant aux sciences humaines et sociales, accusées de soutenir les politiques de correction des inégalités, les droits des minorités et plus largement les droits civiques, elles voient des pans entiers de la connaissance s’effondrer. »


La tribune met en avant différentes branches scientifiques qui sont touchées : la santé, les sciences de l’environnement, les sciences humaines et sociales. La santé apparaît en premier car il s’agit d’une branche des sciences particulièrement consensuelle : la santé est souvent évoquée comme la première préoccupation des français. La santé apparaît, comme l’évoquait déjà Descartes dans le discours de la méthode, comme le symbole du progrès scientifique et de ses effets bénéfiques.


Discours interprétatif : « Cette offensive scelle l’alliance entre l’ethno-nationalisme du mouvement MAGA et le libertarianisme autoritaire de la Silicon Valley. Pour les premiers, héritiers des paléoconservateurs, l’Université est perçue comme le bastion méprisant d’une caste urbaine de privilégiés. D’où une guerre culturelle, illustrée par les mesures de rétorsion contre les recherches à Columbia, visant à substituer au mérite scolaire la préférence identitaire et des hiérarchies prétendument biologiques. »


Là encore, la tribune propose une interprétation de la situation qui est lu comme l’alliance entre deux courants de l’extrême-droite américaine : les nationaux-conservateurs et les libertariens conservateurs. Les nationaux-conservateurs sont un mouvement populiste qui lit la société comme une opposition entre le peuple et les élites où les universités font parti de l’élite. La notion de « guerre culturelle » a été diffusé dans l’espace public dans les années 1990 par le conservateur Pat Buchanan. La question du mérite scolaire comme ayant conduit à accentuer le ressentiment des classe populaires à l’égard des élites a été dans un premier temps esquissé dans un ouvrage de science fiction du sociologue de l’éducation britannique Young. Plus recemment, le philosophe M. Sandel, dans son ouvrage La tyrannie du mérite (2021) alerte également sur les conséquences de la méritocratie scolaire en termes de sentiment d’injustice au sein de la société. La tribune de Stand Up for science France interprète la guerre culturelle comme une tentative de substitution du critère du mérite à un critère de légitimité ethno-racial.


Discours interprétatif : « À ce bloc s’arriment les oligarques de la Tech, qui orchestrent une captation prédatrice de l’État au service de leurs monopoles financiers. Leur projet sécessionniste est clair : évincer le consensus savant et la délibération démocratique au profit d’une gouvernance algorithmique privée, totalement dérégulée, redoublée d’une machine de propagande et de contrôle. C’est son paradoxe fondamental : en attaquant l’écosystème scientifique, elle détruit l’un des moteurs historiques de la prospérité américaine. »


Ce passage semble décrire un dystopie inspirée par un projet de gouvernement technocapitaliste. La notion d’oligarque désigne étymologiquement le gouvernement de quelqu’uns qui contrairement à l’aristocratie ne doit pas son pouvoir au fait qu’ils seraient les meilleurs. Il s’agit d’une notion qui a donc une dimension péjorative. La tribune leur prête le projet, non pas de démanteler l’État, mais de le mettre au service de leurs intérêts financiers. La tribune semble reprendre de manière implicite la théorie des Lumières sombres (Miranda, 2026). Les théoriciens des Lumières sombre théorisent la fin de la démocratie au profit d’une gouvernance technocapitaliste. A ce projet, la tribune oppose une alliance de la science et de la démocratie qui serait la source de la prospérité économique.


Discours émotionnel et informatif : « Les répercussions de ce nihilisme scientifique ne s’arrêtent pas aux frontières américaines. En s’attaquant à l’Université, l’alliance trumpiste déstabilise l’ensemble de l’écosystème mondial : programmes de recherche internationaux, stockages de données critiques et réseaux de collaborations académiques s’en trouvent directement affectés. Plus grave encore, la mise sous tutelle d’agences comme la Food and Drug Administration ou l’Environmental Protection Agency fragilise la veille sanitaire et climatique internationale, privant la planète de régulateurs de référence. »


L’expression « nihilisme scientifique » crée de nouveau une image stylistiquement forte : le nihilisme renvoyant à l’idée de néant, de destruction de la science. Il s’agit ici de faire prendre conscience aux lecteurs que ce qui se passe aux USA à un impact sur le monde entier. Il y a donc un procédé d’élargissement géographique. Mais ce ne sont pas que les coopérations scientifiques internationales qui sont menacées, mais la santé et l’environnement.


Question rhétorique suivi d’un passage informatif : « La France s’est-elle protégée contre les conséquences désastreuses du trumpisme et les menaces qu’il fait peser sur l’Europe ? Rien n’est moins sûr, comme le montrent des signaux avant- coureurs alarmants. Les appels à la déséducation se multiplient. L’austérité a plongé dans le déficit la totalité des 75 universités du pays [8]. L’expertise indépendante est méthodiquement fragilisée : l’ADEME a vu son budget être amputé de 350 millions d’euros entre 2024 et 2026, et ses experts se voient taxés d’appartenir à l’« extrême gauche » par des parlementaires [9] ; l’Office Français de la Biodiversité, dont les agents subissent partout des violences, a été ponctionné de 40 millions d’euros [10].Santé Publique France vient d’être dépouillée d’une part de ses missions de prévention, placée sous contrôle gouvernemental. Les immixtions politiques et le dénigrement de l’ANSES se sont multipliés. »


Après avoir centré la focale sur les Etats-Unis, et avoir élargi au reste du monde, le texte se tourne vers le cas de la France. Le passage commence par une question rhétorique recourant à un vocabulaire expressif : « désastreux », « menaces », « alarmant ». Ce type de vocabulaire a pour objectif d’alerté en suscitant l’inquiétude. La notion de « déséducation » est surprenante parce qu’il s’agit d’une notion qui est marquée comme étant liée à un certain espace de la pédagogie publique qui critique de le pédagogisme. De ce fait, l’usage est ici elliptique : on ne sait pas clairement à quoi fait référence la tribune. Sont-ce les prédictions d’entrepreneurs libertariens comme Laurent Alexandre qui prophétisent l’inutilité des diplômes et bientôt des universités avec l’IA ? Il semble plutôt qu’il s’agit de viser un discours de réduction budgétaire, qui peut être également inspiré des conceptions libertariennes. Certains courants politiques classés à l’extrême-droite envisagent dans leur programme de supprimer les agences indépendantes qu’elles considèrent comme une source de coûts financiers. Dans ce passage, la tribune quitte le discours interprétatif pour s’appuyer sur des chiffres sourcés et des exemples factuels précis.


Discours à dominante informatif avec éléments expressifs et interprétatif : « En novembre 2025, le gouvernement a contraint le Collège de France à annuler un colloque scientifique de l’historien Henry Laurens sur la Palestine et l’Europe. Le contrôle sécuritaire de l’activité scientifique s’étend rapidement avec les Zones à Régime Restrictif (ZRR), qui soumettent désormais 38 000 chercheuses et chercheurs au crible du renseignement intérieur [11]. Trois professeurs ont été placés en garde à vue en février 2025, puis un chercheur bordelais a été mis en examen pour « livraison d’informations à une puissance étrangère ». La chimère d’une « gangrène islamo-gauchiste » à l’Université, et les appels à la « mettre sous tutelle » semblent être pris dans une spirale sans fin entre chaînes de désinformation en continu et logomachie parlementaire. »


Ce passage de la tribune ce centre plus spécifiquement sur la question des libertés académiques : interdiction d’un colloque au Collège de France, ZRR, mises en garde à vue de chercheurs, accusations d’islamo-gauchisme. La tribune cible en particulier deux acteurs les médias et les dérives des débats parlementaires.


Discours d’exhortation : « L’alliance trumpiste marque une rupture majeure à l’échelle planétaire contre laquelle la France n’est pas immunisée. Les rafles de sa police de l’immigration (ICE) doivent nous engager à prévenir ici un déferlement de violence et de haine suprémacistes, qui prospèrent déjà sur les murs de nos campus universitaires. Face à cet horizon qui s’obscurcit, le monde scientifique et universitaire a un devoir de vigie. Aussi appelons-nous à défendre la raison sensible et la liberté académique, seules capables de restaurer un espace public de pensée, de délibération et de critique réciproque éclairé par les faits scientifiquement fondés. En cela, l’Université et les sciences sont des piliers de la démocratie et des contre-pouvoirs vitaux dont il nous faut impérativement protéger l’indépendance et la liberté. »


Là encore, le vocabulaire qui est employé relève du pathos : « rupture majeure », « rafles », « déferlement ». L’objectif rhétorique est de dramatiser la situation afin de sensibiliser à ce qui considéré comme un danger. Le texte s’adresse en premier lieu aux universitaires que sont encourager à défendre la rationalité scientifique dans l’espace public. Ce qui peut passer par un travail de relation science/société. Le groupe professionnel des académiques est aussi encourager à se mobiliser pour défendre la liberté académique. La recherche scientifique est associée au maintient de l’existence d’un espace public délibératif (Habermas, 1962) et la formation d’un public éclairé. La menace contre la science est associée à une menace contre la démocratie. La recherche scientifique est présentée comme un contre-pouvoir au même titre qu’une presse libre et indépendante ou qu’une justice indépendante.



Synthèse des résultats :


- La pédagogie publique de cette tribune alterne dans sa forme entre plusieurs types de discours qui sont principalement l’exhortation, le discours d’alarme, l’information chiffrée et sourcée et l’interprétation. Ce mélange de types de discours renvoie ici au fait qu’il s’agit d’une tribune qui vise à sensibiliser le public et à construire la défense de la science comme un problème public.


- La tribune construit un narratif qui part des menaces sur la recherche scientifique avec l’arrivée au pouvoir de Trump, se poursuit avec un élargissement de la focale vers l’international, puis une focalisation sur la France.


- Les savoirs qui sont mobilisés sont d’ordre informationnels avec le recours à des chiffres et à des exemples. En revanche, les passages qui proposent des interprétations ne s’appuient pas sur un étayage scientifique.


- Des propositions de mobilisation concrète ne sont pas mis en avant dans la tribune elle-même, mais plutôt par l’invitation, sur les réseaux sociaux, à signer la tribune déjà publiée.


Evaluation normative de la tribune sous l’angle de la pédagogie publique : La pédagogie publique (Freire 1968, Giroux 2004) évalue les textes du point de vue de leur capacité produire un processus d’émancipation. Il y a une visée émancipatrice dans cette tribune. La science est considérée comme un vecteur d’émancipation essentiel à la vie démocratique. Elle alerte également sur les menaces qui pèsent sur la recherche scientifique et les libertés académiques. Les passages interprétatifs manquent néanmoins d’étayage scientifique. Cela introduit une tension interne dans le texte entre la valorisation de la rationalité scientifique et un discours qui relève d’une interprétation non-étayée.


Sources de la tribune :


[1] Subventions annulées : voir ce lien.

[2] Compression du vivier de nouveaux scientifiques : Données de l’Institute of International Education : voir ce lien.

Démantèlement des agences scientifiques gouvernementales : Données de l’Office of Personnel and Management : voir ce lien.

Les chiffres pour 2025 ont été collectés par Nature : voir ce lien.

[3] Le gouvernement américain a perdu plus de 10 000 doctorants en STEM depuis l’entrée en fonction de Trump : les chiffres ont été collectés par Science, voir ce lien.

[4] Réductions des subventions de la NSF : voir ce lien.

[5] Réductions des subventions du NIH : voir ce lien.

[6] Voir ce lien.

[7] Voir ce lien.

[8] France Universités, relayé par L’Étudiant/EducPros : voir ce lien.

[9] Les coupes dans le budget de l’ADEME s’élèvent à 233 millions d’euros en 2025 et 115 millions supplémentaires en 2026, soit 348 millions d’euros de baisse cumulée sur ces lignes budgétaires qui financent des projets de transition énergétique et d’économie circulaire. Voir ce lien.

Rapport du Sénat (commission des finances), PLF 2026 : voir ce lien — Communiqué ADEME, CA du 5 décembre 2024 : voir ce lien.

[10] Voir ce lien.

Rapport sénatorial sur les agressions : voir ce lien.

[11] Rapport sénatorial, commission d’enquête « Influences étrangères » : voir ce lien.

Audition du HFDS : voir ce lien.

CGT FERC Sup, fiche ZRR, 17 avril 2025 : voir ce lien.

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